mercredi 31 juillet 2019

L'expulsion des musulmans d'Andalousie racontée sur un tableau

Embarquement des Morisques au Grao de Valence (1612-1613) : Tableau peint par Pere Oromig. À la manière d’un documentaire qui décrit dans le détail l’opération d’embarquement des Morisques dans le Grao, quartier aujourd’hui disparu qui jouxtait le port de Valence, le jour de la visite du vice-roi de Valence, le 3 octobre 1609. Ce tableau est un véritable instantané du moment où ils furent obligés d’abandonner le pays qui les vit naître.
Nous pouvons diviser ce tableau en trois parties allant de gauche à droite. Dans la partie de gauche, les protagonistes sont les Morisques, que l’on voit au premier plan attendant leur tour sur les quais et au deuxième plan sur des embarcations et sur un embarcadère. La seconde partie, qui occupe la partie centrale du tableau, décrit le port et la place où trône une croix imposante, au centre. Au premier plan des scènes de vie, beaucoup de dynamisme, de couleurs ; les protagonistes ici sont la haute société de Valence, les nobles, les seigneurs de Morisques, le vice-roi, les commissaires chargés de superviser l’expulsion et les militaires. La troisième partie occupe la partie droite du tableau et représente le quartier du Grao de Valence avec sa muraille fortifiée ; ici les protagonistes sont les nombreux spectateurs et curieux.
Les Morisques, pourtant protagonistes malgré eux de cet événement, semblent dans ce tableau insignifiants ; ils ne sont plus là, ce sont des petits personnages si on les compare avec la taille disproportionnée des représentants de la noblesse locale et du pouvoir.Dans la partie occupée par les Morisques, les scènes dramatiques sont abondantes ; des petits groupes attendent, résignés, en discutant ; des vieillards, des femmes, des enfants assis sur des ballots où étaient enveloppés les quelques biens qu’ils purent emporter avec eux. D’autres groupes de Morisques arrivent au loin.
On constate plusieurs scènes dramatiques de Morisques se séparant en pleurs de leurs seigneurs (premier plan et second plan à côté de la Croix) ou la représentation de l’un des problèmes les plus déchirants et dramatiques posé par l’expulsion des Morisques, celui des enfants ; d’après le décret d’expulsion, les enfants de moins de six ans pouvaient rester à Valence avec le consentement de leurs parents mais, comme le montrent les rappels à la loi ou les témoignages des apologistes de l’expulsion, de nombreux enfants furent enlevés par les vieux-chrétiens. Le tableau reprend cette scène au premier plan, où l’on voit un Morisque embrassant sa fille, vêtue comme les dames de la noblesse qui la garderont.
Sur la place où trône, triomphante, au centre de la composition, la Croix, le dynamisme est accentué par le mouvement des charrettes, des carrosses des nobles, des porteurs et des Morisques. Les responsables de l’opération sont présents au premier plan, à droite. Au second plan, à droite, nous pouvons voir aussi la présence de la milice, dont le rôle fut très important pour le bouclage du territoire avant et pendant les opérations. Aux fenêtres et balcons, des tâches représentent la multitude de curieux venus assister à cet instant fatal pour les Morisques, heure heureuse pour nombre de ces vieux-chrétiens qui voyaient s’éloigner ces navires dont les voiles, gonflées par le vent, ressemblaient à de minuscules croissants, lointains souvenirs de la présence de l’islam en Espagne.
Un autre point important, et qui tient aussi de la propagande, est l’absence de violence, de tension. Les chroniqueurs apologistes de l’expulsion, insistèrent sur cette absence de violence et décrivirent des scènes de joie, de gaieté, que l’on retrouve dans les tableaux consacrés à l’embarquement des Morisques. Dans le port de Valence, ce qui frappe c’est la résignation de ces Morisques, ce fatalisme qui les conduit à accepter leur triste sort sans s’y opposer ; on voit des petits groupes de Morisques qui discutent entre eux, d’autres avec des vieux-chrétiens, des mères rassurent leurs enfants en les caressant ; et pourtant, les scènes de violences furent nombreuses. Les propres chroniqueurs, qui insistent souvent sur le caractère de châtiment divin mérité de l’expulsion, s’émeuvent des scènes de pillages, de vols, de viols, de crimes, d’abus commis par les vieux-chrétiens, civils et militaires, sur le chemin de l’exil, à l’entrée du port et en pleine mer, et ce malgré les menaces des autorités.
Nul doute que ce document, cette chronique picturale, est une source historique de premier ordre pour l’étude de l’expulsion des Morisques. L'artiste Pere Oromig reflète une réalité, décrit avec minutie des paysages, une ville,un port qu’il connaît bien, il décrit aussi des scènes dont il a certainement été témoin. Mais son œuvre devient à son tour œuvre de propagande lorsque nous décelons ici et là des emprunts qui justifiaient l’expulsion.


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